29 juillet 2026

Fragments, juillet 2026



- François Bayrou, Alerte sur la France qui vient : Toute supériorité est comme diminuée, voire annulée, dès que celui qui en bénéficie en prend conscience : Bayrou conscient de sa lucidité, de son caractère et de son intelligence ; Cristiano Ronaldo conscient de son statut, etc. D'où le précepte de l'Évangile : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »

- Ce qui manque à Bayrou, c'est une certaine élégance naturelle, gidienne. Chez lui tout est volontaire, obtenu, un peu heurté. Bon sens paysan, plébéien. (Influence de Péguy sans doute).

- Nous vivons une époque au cours de laquelle le langage ne veut plus rien dire. C'est flagrant chez les jeunes. Ils oscillent perpétuellement entre frustration, ennui, stimulations sensorielles et émotionnelles, etc. Leur conception de la vie est purement sensible, expérimentale. Les connaissances abstraites, historiques, n'y ont aucune place. Le territoire est encore là, mais la carte a complètement disparu.

- Quels sont les sujets de préoccupation des gens, de tout le monde ? La famille, l'argent, le lendemain. Or c'est précisément de tout ceci que le Nouveau Testament nous prescrit de ne pas nous préoccuper.

- Artiste chrétien : Il est très difficile d'être à la fois chrétien et artiste. Le christianisme, comme la création, sont des tendances exclusives : l'un et l'autre requièrent un engagement total, une adhésion complète. Le fleuve de l'activité humaine doit être uni, il ne peut pas être partagé, sinon il perd sa signification et sa raison d'être. C'est de toute façon la tendance foncière de l'homme de se livrer à une passion unique, à un seul objectif. D'où le petit nombre de grands artistes chrétiens : il n'y a pas de Lovecraft chrétien, pas de Wagner chrétien par exemple. Les univers de Lovecraft et de Wagner sont fascinants précisément parce qu'ils sont aussi antichrétiens qu'on peut l'imaginer. Il y a Dostoïevski, mais toute son œuvre porte précisément la marque de la division, de la diffraction entre tendances inconciliables. Il reflète cette fracture que tout chrétien porte nécessairement en lui dans son rapport avec le monde. (D'un point de vue biblique, il est à remarquer toutefois que le Dieu de la Bible nous demande d'être créateurs à son image : il nous enjoint de « porter du fruit ». Mais il s'agit justement d'œuvrer dans le domaine de la Parole, du Royaume, dans le domaine circonscrit du Père, ce qui semble s'opposer à la poursuite de l'élaboration d'une œuvre parallèle, adventice, surnuméraire, comme paraît l'être dans cette perspective l'œuvre profane.)

- Utilité des humanités classiques : Si la catastrophe de 2007 a causé un tel sentiment d'horreur chez moi, c'est avant tout parce que je venais de passer trois ans à lire Plutarque. C'est là que l'on mesure, malgré tout, la pérennité de l'enseignement de ces humanités classiques : toutes les catégories platoniciennes employées par Plutarque (à commencer par la vérité, mais aussi la tempérance, la justice, etc.) ont été systématiquement violées en 2007, et si si peu de personnes s'en sont rendu compte, c'est parce que ce paradigme leur était complètement étranger, parce qu'elles n'avaient jamais ouvert Platon de leur vie, parce qu'elles baignaient dans cet univers télévisuel et émotionnel qui seul a rendu cette élection possible.

14 juillet 2026

Conversation sur André Gide et Jacques Maritain



Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« Connais-tu le Journal d’André Gide ? me demanda-t-il. C’est une lecture captivante, je te la recommande. On y trouve une scène très intéressante. L’épisode se déroule en décembre 1923. Gide reçoit la visite de Jacques Maritain, l’intellectuel catholique, célèbre auteur d’Humanisme intégral. Celui-ci veut le dissuader de publier son Corydon, une apologie de l’homosexualité, œuvre qu’il juge néfaste et dangereuse. Gide raconte l’échange en détail. Bien entendu, Maritain et son christianisme sont tournés en ridicule : « L’aspect courbé, ployé, de son port de tête et de toute sa personne me déplaisait, et je ne sais quelle onction cléricale de son geste et de sa voix. » Maritain quémande, insiste, Gide résiste noblement. Avant de partir, Maritain formule une ultime requête : « Promettez-moi que, lorsque je serai parti, vous vous mettrez en prière et demanderez au Christ de vous faire connaître, directement, si vous avez raison ou tort de publier ce livre. Pouvez-vous me promettre cela ? » Bien entendu, tout cela est ridicule, et c’est bien comme cela que je le ressentais lorsque j’avais vingt ans. Maritain y est présenté comme l’archétype du catholique borné, doctrinaire, mesquin, ennemi de l’amour libre et de la liberté d’expression. Gide se donne le beau rôle à peu de frais.
« Aujourd’hui, avec le recul du temps et l’expérience, je dois t’avouer que mon regard a quelque peu changé. Concrètement, à quoi donc a abouti la position gidienne, celle que l’on pourrait qualifier d’« individualisme aristocratique athée » ? Je vais te le dire : elle aboutit à une sécheresse spirituelle, et à l’enfermement dans des passions humaines exclusives et finalement malheureuses. Cela a été le cas pour Gide en premier lieu. Ses déboires et ses souffrances avec Madeleine sont bien connus. On trouve aussi dans le Journal le récit de son obsession pour son « ami » Marc Allégret (trente-et-un ans de moins que lui), relation qui a plongé Madeleine dans le désespoir. C’est comme cela, l’être humain ne peut pas vivre sans aimer, mais l’athéisme individualiste gidien empêche le regard de l’homme de se tourner vers autre chose que la créature, ce qui conduit à des situations en définitive névrotiques.
« Prenons à présent le cas de trois grands gidiens du vingtième siècle. Jean-Paul Sartre tout d’abord, qui bien sûr a lu Gide, qui l’a même rencontré dès 1941. Bien entendu, Sartre a été aussi athée qu’on peut l’être, et de manière tout à fait prévisible son amour et sa fidélité se sont tournés vers des femmes, Simone de Beauvoir tout d’abord, avec laquelle il est enterré, Arlette Elkraïm-Sartre ensuite, sa fille adoptive. La vie sentimentale de Sartre a été agitée, et elle a impliqué un certain nombre de jeunes filles beaucoup moins âgées que lui. Après Sartre, examinons François Mitterrand. Mitterrand fut un grand gidien : son livre de chevet, au moment de sa mort, était une biographie de Madeleine Gide. Voilà quelles étaient les préoccupations d’un ancien président de soixante-dix-neuf ans, ce qui montre tout de même une incontestable différence de niveau avec ceux qui lui ont succédé… Eh bien qu’a donc aimé Mitterrand au cours de sa vie, à quoi attache-t-on son nom dans les biographies qui lui sont consacrées ? Il a aimé Anne Pingeot, la maîtresse cachée de vingt-six ans sa cadette (la correspondance a été publiée il y a quelques années dans la prestigieuse collection « blanche » de Gallimard), et sa fille illégitime Mazarine. Mitterrand, fin roublard, s’est tiré de cette situation impossible avec beaucoup de dextérité, mais enfin encore une fois l’intellectualisme gidien athée a conduit à des attachements problématiques et douloureux si l’on veut être indulgent, à des situations de vaudeville si l’on veut être plus sévère. Passons à présent à notre troisième cas, celui de Marguerite Duras. Marguerite Duras a repris le flambeau gidien de la littérature française ciselée, impeccable, dénuée de transcendance, purement interpersonnelle. Et comment Marguerite Duras a-t-elle fini ? Elle a fini avec un jeune homme de trente-huit ans de moins qu’elle, Yann Andréa, auquel elle a consacré un ouvrage éponyme.
« Je ne prétends pas juger toutes ces grandes figures du siècle passé. Elles ont aimé, elles en avaient bien le droit. Mais enfin on ne peut guère s’empêcher d’observer ici une constante : l’individualisme aristocratique gidien mène dans tous les cas à des histoires de ce genre, la créature gidienne s’agrippe comme elle peut à une autre créature, en qui elle transfère tout son idéal, toutes ses aspirations, ce qui ne peut manquer de conduire à bien des malentendus et à bien des souffrances.
« Ceci, c’est le paradigme gidien au vingtième siècle. Qu’en est-il de nos jours ? Je vais te le dire. Il se trouve que j’ai parfois l’occasion de travailler avec des jeunes, des adolescents de seize ou dix-sept ans. Qu’est-ce qui compte pour eux ? Ce n’est pas le langage et sa maîtrise, à cet égard nous sommes loin d’André Gide… Non, ce qui compte dorénavant c’est la popularité, et avant tout l’apparence. Les sommes d’argent que ces jeunes dépensent en crèmes, lotions, shampoings, instruments de musculation, de fitness, tu n’en as pas idée. C’est ainsi : l’individualisme aristocratique athée, si brillant et si séduisant, a dégénéré en narcissisme hédoniste régressif. Mais c’est bien de la même racine que tout cela est issu, la racine rationaliste et sentimentale : l’individu méprise la tradition, la transcendance, il se regarde dans le miroir, il se complaît à sculpter sa propre statue. Tout cela était déjà en germe chez Gide et même chez Nietzsche (Nietzsche qui entre exactement dans le même paradigme, avec ses obsessions douloureuses pour Lou Andréas-Salomé et Cosima Wagner).
« Revenons à Jacques Maritain à présent. Il a été marié, il a fini Petit Frère de Jésus à Toulouse, mais là n’est pas le plus important. Ce que Jacques Maritain offre avec son thomisme orthodoxe, c’est précisément ce qui manque à toute notre époque : des valeurs objectives, transcendantes, qui permettent de dépasser le narcissisme et l’intersubjectivité mortifère. Bien sûr, Thomas d’Aquin est ennuyeux, monotone. Bien sûr, Gide, Sartre, Mitterrand, Duras étaient fascinants, pleins de charmes, de surprises et de recoins mystérieux. Mais en définitive l’humanisme athée a fini par rabaisser l’homme au-dessous de lui-même, par ne plus rien lui proposer comme idéal que la vase des poissons qui se collent l’un à l’autre parce qu’ils manquent d’espace au-dessus d’eux. Gide avait beau jeu de se moquer de Jacques Maritain. Bien entendu il était plus beau, plus droit, plus libre, plus noble. Corydon est un modèle de subtilité et d’esthétisme « uraniste ». Mais, au bout du compte, je ne peux pas m'empêcher de penser que c’est sans doute Maritain qui avait raison. »

4 juillet 2026

Essai de typologie des phases spirituelles de l'humanité


Il peut n’être pas inutile de tenter de distinguer les différentes grandes phases spirituelles que l’humanité a connues au cours de son histoire.
 
A. La pensée traditionnelle
C’est la phase la plus longue et la plus ancienne. Elle précède l’invention de l’écriture, et d’une certaine manière elle est incompatible avec celle-ci. On en trouve des traces dans certaines œuvres orales comme l’Iliade et l’Odyssée, le Rig-Véda, les tragédies grecques. C’est la position par défaut de l’espèce humaine : rituelle, sacrale, patriarcale. L’ordre du monde y est maintenu par le rite, par le sacrifice. Il n’y a pas de distinction entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. La société est divisée en castes. L’essence du fils découle directement de celle du père, sans bifurcation possible. L’ordre du monde est fixe, stable, prévisible, cyclique. Il n’y a pas de névroses, mais pas de liberté non plus.
 
B. La révolution métaphysico-ascétique
Elle apparaît, un peu partout, aux alentours du VIe siècle av. J.-C, à une époque de crise, de désarroi universel et de remise en cause générale des structures traditionnelles. Étant le fait d’individus isolés, elle est profondément anti-institutionnelle, anti-patriarcale. L’individu s’autonomise, il cherche son essence non plus dans celle de son père et de sa caste, mais dans un principe supérieur, abstrait. C’est un mouvement intellectuel, qui accompagne la démocratisation et la sécularisation de l’écriture. Les individus s’affranchissent du dogme, du rite, ils cherchent à refléter en eux-mêmes l’harmonie de l’univers, à accorder le microcosme au macrocosme, ce qui se traduit à la fois par des pratiques ascétiques et par de hautes spéculations métaphysiques. Ce mouvement est illustré par Bouddha, Confucius, le taoïsme, Platon, les stoïciens, etc. Il donne lieu à une abondante et brillante production spéculative. C’est la naissance de la philosophie. À certains égards, c’est l’expression de la plus grande noblesse humaine, de la plus haute exigence morale (la morale en tant que telle étant justement une invention caractéristique de cette phase). Pourtant, si brillante qu’elle soit, elle reste le fait d’individus isolés, d’une élite, de marginaux : son message reste cantonné à l’utopie, il ne pénètre pas le peuple, il ne remet pas en cause les bases de la société, sinon sur le plan verbal. Dans les faits, c’est encore le paradigme traditionnel qui continue à s’appliquer, à déterminer les lois et la forme de la société.
 
C. La singularité judéo-chrétienne
C’est le paradigme biblique, exclusivement (Ancien et Nouveau Testaments). Il ne dialogue pas avec B, il l’ignore totalement, et entre en confrontation directe avec A. Il remet en cause radicalement le principe patriarcal (les liens familiaux n'ont plus d'importance, le seul père est le Père céleste), il détruit le système des castes, mais aussi et surtout l’identification entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. Il emprunte toutefois certains éléments à A pour le culte, les rites et les sacrifices. Par rapport à A, on observe un renversement décisif : ce n'est plus le passé qui détermine le présent, c'est l'avenir promis qui vient à nous et qui germe d'ores et déjà au sein du présent. Issu d’un petit peuple du désert aux capacités littéraires hors-normes, C adopte la langue grecque au IIIe siècle av. J.-C. (Septante), puis inaugure une réforme universaliste au début de notre ère. Ce paradigme est une anomalie : il n’est assimilable à aucun autre modèle anthropologique. D’une très grande exigence lorsqu’il est pris au sérieux, il s’est maintenu de façon éparse jusqu’à nos jours, et a été systématiquement persécuté, quelles qu’aient été ses expressions, du fait de son anticonformisme constitutif et de son refus d’absolutiser le pouvoir temporel.
 
D. La philosophie chrétienne
La position de C était insoutenable, D est donc la tentative (forcément infidèle) de transcrire la singularité biblique dans le langage de B, celui de la philosophie. La méthodologie et la terminologie de B sont systématiquement récupérées. De ce fait, c’est tout le message biblique qui est dénaturé. Au lieu de l’abandon biblique à YHWH, on voit reparaître tous les éléments constitutifs de la révolte métaphysico-ascétique : la morale, la spéculation, l’assimilation de la vérité à la logique, etc. Saint Augustin est le principal représentant de ce qu’il faut appeler la « philosophie chrétienne », laquelle donnera naissance à ce que nous appelons le christianisme.

24 juin 2026

Fragments, juin 2026

- Non, du point de vue de l'intensité, rien ne pouvait être comparé à ce qu'il ressentait en 1993, à l'âge de douze ans, en écoutant AC/DC. Plus jamais il n'avait ressenti une telle évidence dans ses centres d'intérêt : la musique d'AC/DC et d'Iron Maiden, les romans de Stephen King, la nourriture de McDonald's (double cheese burger, frites et coca), les jeux vidéo violents comme Doom : tout cela formait une unité de pure volonté de puissance égoïste, brutale, orgasmique, que plus rien n'avait pu égaler par la suite. Il s'était intéressé à beaucoup de choses, à Proust, à Kant, à la Bible. Mais cette première décharge électrique de culture populaire qu'il avait reçue vers 1993, à l'âge de la plus grande réceptivité, avait pénétré en profondeur son cortex cérébral, sa moelle épinière, et constituait le fond primitif, fondamental, de sa personnalité. Tout le reste n'était au fond qu'une compensation. Ce que l'Occident avait été capable d'offrir pendant quelques mois, vers le début de la présidence Clinton, en termes de pures jouissances culturelles, sans la moindre prétention, avec une innocence et une spontanéité bestiales, il ne l'avait plus jamais retrouvé par la suite.

- Le hard rock est le seul mouvement musical dans lequel un grognement peut être à la source de jouissances esthétiques. Au début de l'enregistrement live de « TNT » d'AC/DC, alors que seule la batterie établit sourdement le tempo du morceau, on entend Brian Johnson émettre un grognement à la fois agressif et contenu. Aucune note de musique, dans aucune forme musicale, n'atteint le cerveau reptilien de l'homme de cette façon, ne peut lui causer un tel frisson, un tel plaisir. Il n'y a aucune justification musicale à ce grognement, c'est une expression de la pure animalité. Ce que ce grognement signifie, c'est : « Préparez-vous, j'en ai sous la pédale, je vais envoyer la sauce. » Ici la promesse est en même temps accomplissement : tout le potentiel d'agressivité et de pure jouissance que le grognement promet est déjà comme réalisé et manifesté dans le grognement lui-même. Ce grognement réunit et synthétise en une unité fulgurante les deux plus grandes jouissances susceptibles d'être éprouvées par l'homme : la jouissance animale et la jouissance esthétique. C'est une fusion de la bête et de l'esthète que seul le hard rock est en mesure de prodiguer.

- Dans son ouvrage d'entretiens avec Woody Allen, Stig Björkman interroge le réalisateur sur la veine « tchekhovienne » de son film Hannah et ses sœurs. Woody Allen répond ceci : « Certainement, j'aime Tchekhov. Il n'y a aucun doute à ce sujet. C'est un de mes auteurs préférés, bien sûr. Je suis fou de Tchekhov. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne l'était pas ! Des gens n'aiment pas Tolstoï. Il y a certaines personnes que je connais qui n'aiment pas Dostoïevski, qui n'aiment pas Proust ou Kafka ou Joyce ou T. S. Eliot. Mais je n'ai jamais rencontré personne qui n'adorait pas Tchekhov. » Ces lignes datent de 1992. À cette époque, dans le milieu culturel new-yorkais de Woody Allen, elles étaient concevables. Aujourd'hui, elles n'ont plus aucun sens, elles ne pourraient plus être prononcées nulle part sur la planète.

- Ce qui fait tout le sel du Dieu biblique, c'est sa méchanceté. Son caractère impulsif, arbitraire, jaloux, etc. Dès que l'on a transféré les idéaux et la morale grecs (bonté, éternité, immutabilité, omniscience, justice, etc.) dans le Dieu biblique, le rapport authentique avec ce Dieu a été perdu. Dieu est arbitraire, ou il n'est qu'une projection des lubies humaines.

- « Celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave. » Nietzsche, Humain, trop humain I, 283.

3 juin 2026

Notes sur Les Frères Karamazov

- Ce qui est frappant dans Les Frères Karamazov, c'est l'absence totale du cadre. On dirait que cette histoire se passe hors du monde. Pourtant il ne s'agit pas là d'un artifice littéraire : ceux qui ont voyagé dans les pays de l'Est conçoivent très bien ces étendues neutres, indéterminées, que rien ne distingue à quelque égard que ce soit (contrairement à la France, pays dans lequel chaque région est pourvue d'une identité distincte, immédiatement reconnaissable). C'est d'autant plus frappant que cela semble s'opposer à une règle tacite du roman : tout roman réaliste se doit de représenter un milieu, et donc avant tout un espace géographique (qu'on songe aux romans de Balzac, de Zola). La ville des Frères Karamazov n'est jamais nommée, ni la région. Il en résulte une impression à la fois d'étrangeté et de proximité : les événements relatés en acquièrent un caractère légendaire (c'est l'indétermination du conte), mais aussi proche, personnel (puisque le lieu n'est pas nommé il n'est pas extérieur à la vie du lecteur, à son expérience, le roman se déroule pour ainsi dire dans la vie même du lecteur).

- Ce qui frappe de premier abord dans Les Frères Karamazov, c'est la différence de tonalité par rapport aux autres romans de Dostoïevski. C'est une exposition calme, objective, apaisée, très différente de la fébrilité psychotique de Crime et Châtiment par exemple.

- Il y a du Rembrandt chez Dostoïevski : dépouillement, ténèbres très accusées pour faire mieux ressortir les zones de lumière.

- Pourquoi Aliocha est-il un saint ? Ce n'est pas parce qu'il est pieux, c'est parce qu'il est dépourvu de convoitise. Dmitri convoite Grouchegnka, Ivan convoite Katia, il convoite surtout la science, le savoir philosophique. Aliocha ne convoite rien, il n'est qu'amour, il aime le starets Zosime plus que tout au monde et il ne porte pas ses regards au-delà. Conception profondément biblique.

- Dmitri convoite ce qui est extérieur à lui, la chair, le plaisir. Ivan représente un progrès dialectique : plutôt que de lutter il transforme sa frustration en spéculations religieuses et philosophiques. La quête du plaisir est sublimée en volonté de puissance intellectuelle, c'est une démarche purement individuelle, solitaire. Il est à noter qu'Ivan est plus sévèrement jugé que Dmitri : c'est à lui que le diable se manifeste, sa prétention à l'autonomie est le péché par excellence. Aliocha, lui, représente le stade ultime de l'évolution humaine : il est redevenu l'enfant, l'image du Christ, la pure présence aimante au monde (l'enfant, stade ultime de l'humanité, comme dans le Zarathoustra de Nietzsche, comme dans 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrick). On peut remarquer que nous pouvons tous nous reconnaître en Dmitri ou en Ivan, mais que nul d'entre nous ne peut se reconnaître en Aliocha.

- Aliocha n'a aucune activité qui lui soit propre. Il ne cherche ni à se cultiver, ni à créer quoi que ce soit, ni même à se rapprocher de Dieu par la prière ou la méditation. À chaque fois qu'on le voit il est avec les autres, mêlé aux autres, à leurs histoires et à leurs tourments. Il n'établit aucune barrière entre lui et les autres, il est pure transparence et pure présence aux autres, comme le Christ, et c'est pour cela que tout le monde l'aime, même le vieux Fiodor qui n'aime personne.

- Aliocha souffre, il passe tout le roman à souffrir, mais ce qui est remarquable c'est qu'il ne souffre jamais pour lui-même, toujours pour les autres : il souffre pour Dmitri, pour Ivan, pour Ilioucha, etc. C'est une image du Christ, du Dieu biblique, qui est un Dieu souffrant, et souffrant pour nous (cf. Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus, de Jacques Ellul).

- Il ne faut pas oublier que Les Frères Karamazov n'est que la première partie d'un roman jamais achevé, qui devait s'intituler La vie d'un grand pécheur. Or le « grand pécheur » en question, c'est précisément Aliocha. L'Aliocha des Frères Karamazov n'est que la première étape du développement d'un personnage que nous ne connaîtrons jamais.