24 juin 2026

Fragments, juin 2026

- Non, du point de vue de l'intensité, rien ne pouvait être comparé à ce qu'il ressentait en 1993, à l'âge de douze ans, en écoutant AC/DC. Plus jamais il n'avait ressenti une telle évidence dans ses centres d'intérêt : la musique d'AC/DC et d'Iron Maiden, les romans de Stephen King, la nourriture de McDonald's (Double Cheese Burger, frites et Coca), les jeux vidéo violents comme Doom : tout cela formait une unité de pure volonté de puissance égoïste, brutale, orgasmique, que plus rien n'avait pu égaler par la suite. Il s'était intéressé à beaucoup de choses, à Proust, à Kant, à la Bible. Mais cette première décharge électrique de culture populaire qu'il avait reçue vers 1993, à l'âge de la plus grande réceptivité, avait pénétré en profondeur son cortex cérébral, sa moelle épinière, et constituait le fond primitif, fondamental, de sa personnalité. Tout le reste n'était au fond qu'une compensation. Ce que l'Occident avait été capable d'offrir pendant quelques mois, vers le début de la présidence Clinton, en termes de pures jouissances culturelles, sans la moindre prétention, avec une innocence et une spontanéité bestiales, il ne l'avait plus jamais retrouvé par la suite.

- Le hard rock est le seul mouvement musical dans lequel un grognement peut être à la source de jouissances esthétiques. Au début de l'enregistrement live de « TNT » d'AC/DC, alors que seule la batterie établit sourdement le tempo du morceau, on entend Brian Johnson émettre un grognement à la fois agressif et contenu. Aucune note de musique, dans aucune forme musicale, n'atteint le cerveau reptilien de l'homme de cette façon, ne peut lui causer un tel frisson, un tel plaisir. Il n'y a aucune justification musicale à ce grognement, c'est une expression de la pure animalité. Ce que ce grognement signifie, c'est : « Préparez-vous, j'en ai sous la pédale, je vais envoyer la sauce. » Ici la promesse est en même temps accomplissement : tout le potentiel d'agressivité et de pure jouissance que le grognement promet est déjà comme réalisé et manifesté dans le grognement lui-même. Ce grognement réunit et synthétise en une unité fulgurante les deux plus grandes jouissances susceptibles d'être éprouvées par l'homme : la jouissance animale et la jouissance esthétique. C'est une fusion de la bête et de l'esthète que seul le hard rock est en mesure de prodiguer.

- Dans son ouvrage d'entretiens avec Woody Allen, Stig Björkman interroge le réalisateur sur la veine « tchekhovienne » de son film Hannah et ses sœurs. Woody Allen répond ceci : « Certainement, j'aime Tchekhov. Il n'y a aucun doute à ce sujet. C'est un de mes auteurs préférés, bien sûr. Je suis fou de Tchekhov. Je n'ai jamais rencontré personne qui ne l'était pas ! Des gens n'aiment pas Tolstoï. Il y a certaines personnes que je connais qui n'aiment pas Dostoïevski, qui n'aiment pas Proust ou Kafka ou Joyce ou T. S. Eliot. Mais je n'ai jamais rencontré personne qui n'adorait pas Tchekhov. » Ces lignes datent de 1992. À cette époque, dans le milieu culturel new-yorkais de Woody Allen, elles étaient concevables. Aujourd'hui, elles n'ont plus aucun sens, elles ne pourraient plus être prononcées nulle part sur la planète.

- Ce qui fait tout le sel du Dieu biblique, c'est sa méchanceté. Son caractère impulsif, arbitraire, jaloux, etc. Dès que l'on a transféré les idéaux et la morale grecs (bonté, éternité, immutabilité, omniscience, justice, etc.) dans le Dieu biblique, le rapport authentique avec ce Dieu a été perdu. Dieu est arbitraire, ou il n'est qu'une projection des lubies humaines.

- « Celui qui n'a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave. » Nietzsche, Humain trop humain I, 283.

3 juin 2026

Notes sur Les Frères Karamazov

- Ce qui est frappant dans Les Frères Karamazov, c'est l'absence totale du cadre. On dirait que cette histoire se passe hors du monde. Pourtant il ne s'agit pas là d'un artifice littéraire : ceux qui ont voyagé dans les pays de l'Est conçoivent très bien ces étendues neutres, indéterminées, que rien ne distingue à quelque égard que ce soit (contrairement à la France, pays dans lequel chaque région est pourvue d'une identité distincte, immédiatement reconnaissable). C'est d'autant plus frappant que cela semble s'opposer à une règle tacite du roman : tout roman réaliste se doit de représenter un milieu, et donc avant tout un espace géographique (qu'on songe aux romans de Balzac, de Zola). La ville des Frères Karamazov n'est jamais nommée, ni la région. Il en résulte une impression à la fois d'étrangeté et de proximité : les événements relatés en acquièrent un caractère légendaire (c'est l'indétermination du conte), mais aussi proche, personnel (puisque le lieu n'est pas nommé il n'est pas extérieur à la vie du lecteur, à son expérience, le roman se déroule pour ainsi dire dans la vie même du lecteur).

- Ce qui frappe de premier abord dans Les Frères Karamazov, c'est la différence de tonalité par rapport aux autres romans de Dostoïevski. C'est une exposition calme, objective, apaisée, très différente de la fébrilité psychotique de Crime et Châtiment par exemple.

- Il y a du Rembrandt chez Dostoïevski : dépouillement, ténèbres très accusées pour faire mieux ressortir les zones de lumière.

- Pourquoi Aliocha est-il un saint ? Ce n'est pas parce qu'il est pieux, c'est parce qu'il est dépourvu de convoitise. Dmitri convoite Grouchegnka, Ivan convoite Katia, il convoite surtout la science, le savoir philosophique. Aliocha ne convoite rien, il n'est qu'amour, il aime le starets Zosime plus que tout au monde et il ne porte pas ses regards au-delà. Conception profondément biblique.

- Dmitri convoite ce qui est extérieur à lui, la chair, le plaisir. Ivan représente un progrès dialectique : plutôt que de lutter il transforme sa frustration en spéculations religieuses et philosophiques. La quête du plaisir est sublimée en volonté de puissance intellectuelle, c'est une démarche purement individuelle, solitaire. Il est à noter qu'Ivan est plus sévèrement jugé que Dmitri : c'est à lui que le diable se manifeste, sa prétention à l'autonomie est le péché par excellence. Aliocha, lui, représente le stade ultime de l'évolution humaine : il est redevenu l'enfant, l'image du Christ, la pure présence aimante au monde (l'enfant, stade ultime de l'humanité, comme dans le Zarathoustra de Nietzsche, comme dans 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrick). On peut remarquer que nous pouvons tous nous reconnaître en Dmitri ou en Ivan, mais que nul d'entre nous ne peut se reconnaître en Aliocha.

- Aliocha n'a aucune activité qui lui soit propre. Il ne cherche ni à se cultiver, ni à créer quoi que ce soit, ni même à se rapprocher de Dieu par la prière ou la méditation. À chaque fois qu'on le voit il est avec les autres, mêlé aux autres, à leurs histoires et à leurs tourments. Il n'établit aucune barrière entre lui et les autres, il est pure transparence et pure présence aux autres, comme le Christ, et c'est pour cela que tout le monde l'aime, même le vieux Fiodor qui n'aime personne.

- Aliocha souffre, il passe tout le roman à souffrir, mais ce qui est remarquable c'est qu'il ne souffre jamais pour lui-même, toujours pour les autres : il souffre pour Dmitri, pour Ivan, pour Ilioucha, etc. C'est une image du Christ, du Dieu biblique, qui est un Dieu souffrant, et souffrant pour nous (cf. Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus, de Jacques Ellul).

- Il ne faut pas oublier que Les Frères Karamazov n'est que la première partie d'un roman jamais achevé, qui devait s'intituler La vie d'un grand pécheur. Or le « grand pécheur » en question, c'est précisément Aliocha. L'Aliocha des Frères Karamazov n'est que la première étape du développement d'un personnage que nous ne connaîtrons jamais.

20 mai 2026

Fragments, mai 2026 (2)

- Ce qui a été perdu avec les réseaux sociaux, c'est ce que j'appellerais la « clôture esthétique ». Autrefois, dans les années soixante-dix, une œuvre d'art, un film, était un univers clos sur lui-même, qui ne se préoccupait pas de dialoguer avec le monde. The Rocky Horror Picture Show, Alien, Taxi Driver, Massacre à la tronçonneuse, étaient des univers indépendants, avec leur propre système de valeurs, leur esthétique propre. Ces films ne faisaient aucun clin-d'œil au non-initié, ils trônaient dans le ciel esthétique comme des astres autosuffisants. Mais depuis les années quatre-vingt-dix, et de plus en plus, les films se sentent reliés au reste du monde, à la population « normale », non-esthétique, et c'est à cette population qu'ils s'adressent. Cela devient sensible dès Scream, où le genre du film d'horreur cesse d'être pratiqué au premier degré, mais devient au contraire objet de considération extérieure, « méta », avec le regard supérieur du réalisateur-critique qui désacralise son objet. Le réalisateur applique dès lors la grille des valeurs du « monde » à ce qui était jusque-là l'univers clos de l'œuvre esthétique. Même chose exactement chez Tarantino, avec l'usage de la dérision qui dynamite le sérieux du film noir. Et le terme de cette évolution, c'est le fait de noyer des univers esthétiques entiers dans un discours moral, comme on le voit dans la dernière trilogie Star Wars ou dans la saga Avatar. Aucun spectateur ne doit se sentir exclu, il faut adopter un langage universel, et ce sera celui de la morale. La décadence extraordinaire du cinéma de ces quarante dernières années vient donc d'un renversement complet de l'approche créatrice : nous sommes passés d'une esthétique de la création (chaque film est une réalité alternative autonome, le réalisateur est un démiurge), à une esthétique de la réception (c'est dorénavant l'attente supposée du spectateur qui est prise en compte dans l'acte de création, la création est entièrement subordonnée à la réception, sur le modèle des « likes » des réseaux sociaux, ce qui entraîne nécessairement un nivellement par le bas). La série des Mission impossible est un très bon exemple de ce cinéma complètement impersonnel, destiné uniquement à générer des réactions basiques de fête foraine chez le spectateur. La clôture esthétique a été rompue par l'avènement des médias de masse, or c'est précisément cette sanctification, cette clôture de l'œuvre d'art sur elle-même qui en assurait toute l'authenticité, tout l'intérêt esthétique.

- Apologétique chrétienne : Pour juger les attitudes des chrétiens, il est toujours instructif d'en revenir au texte de la Révélation. Que demande le Dieu de l'Alliance, le Dieu de la Loi ? Deux choses : qu'on l'aime, et que l'on obéisse à ses commandements. La perspective même d'une démarche apologétique est absurde du point de vue de l'Ancien Testament : il s'agit d'un Dieu assiégé, jaloux, qui ne demande pas autre chose que la fidélité de la part de la portion ultra-minoritaire de l'humanité à laquelle il s'est révélé. Amour et obéissance, tels sont les devoirs exigés par le Dieu biblique. Il n'est nullement question de batailler pour convertir le monde extérieur, le simple fait de rester fidèle est déjà si compliqué pour le peuple « élu » que l'on voit celui-ci retomber sans cesse au contraire dans l'idolâtrie et la « prostitution » aux autres dieux. Et maintenant, du point de vue chrétien, il ne faut jamais oublier que notre Dieu est celui de l'Alliance, celui du Sinaï. Lorsqu'on lit le Nouveau Testament, on se rend compte que ce qui nous est demandé n'a pas changé : amour de Dieu d'une part, obéissance aux commandements de l'autre (à commencer par celui de la charité). C'est là le cœur de la fidélité chrétienne, la conversion des « gentils » ne vient qu'ensuite, et le thème est très minoritaire dans le corpus néotestamentaire (très rare chez Paul, quasiment absent chez Jean). Le Dieu biblique est celui qui veut être aimé et obéi par sa « part réservée », et non celui qui veut dominer numériquement sur les foules (c'est là au contraire typiquement le domaine du diable, du « prince de ce monde »). Tout ceci devrait amener les chrétiens à relativiser grandement l'importance qu'ils accordent à l'apologétique. Vouloir convaincre, vouloir dominer par la raison et les arguments, c'est très précisément l'inverse de tout ce qui nous est révélé du Dieu biblique.

6 mai 2026

Fragments, mai 2026



- Hermann Hesse, Le Loup des steppes : influence de Nietzsche, investigations et ressassements psychologiques typiquement nietzschéens. Explorer le continent du moi... C'est cela qui m'a au fond tenu éloigné de Hesse pendant toute ma jeunesse (âge auquel on est censé l'apprécier) : j'avais soif, au contraire, d'objectivité, de concepts nets et tranchés.

- Chez Hermann Hesse on trouve déjà la caractéristique principale du « boomer » (raison pour laquelle il plaisait tant à cette génération)  : le refus de se raccrocher à quelque vérité dogmatique que ce soit. Ondoiement perpétuel, à fleur de peau, toujours à la surface de l'expérience. Un peu similaire à Gide en cela. Mais ce qui était singularité, anomalie, élection chez Hesse et Gide est devenu culture de masse ensuite.

- Dans les romans d'Hermann Hesse, le salut vient toujours par la femme. Refus de l'abstraction platonicienne, volonté de rester ancré dans la vie « terrienne ». C'est le contraire exact de ce que l'on trouve chez Julius Evola, qui reprend l'enseignement traditionnel selon lequel la femme représente le pôle négatif, lié aux ténèbres, à la matière et à la mort. Ce sont deux familles d'esprit complètement antithétiques.

- C’est en lisant Thomas d'Aquin que je me rends compte que je suis et resterai platonicien. L'aristotélisme de Thomas d'Aquin le conduit à énoncer une série ininterrompue de petites vérités indépendantes, autosuffisantes, qui se suivent les unes les autres sans lien nécessaire, comme des perles sur un collier. Chez Platon en revanche tout est inséré dans un discours. C'est le discours qui compte, presque davantage que les axiomes qu'il contient, lesquels sont dépassés dialectiquement dans la suite du dialogue. Le discours ouvre ainsi sur un progrès infini de l'être, de la connaissance, rendu sensible par sa matérialité même. Thomas d'Aquin indique la vérité, une vérité extérieure au discours ; tandis que chez Platon c'est le discours lui-même qui est la vérité, une vérité pour ainsi dire sensible dans laquelle nous sommes invités à plonger comme dans un fleuve, une endless river (sensibilité musicale de Platon, intellectualisme d'Aristote).

- Comment expliquer, d'un point de vue chrétien, le luxe de détails que l'on trouve dans la Loi concernant le rite cérémoniel ? Nous avons vu que dans la Nouvelle Alliance toutes les réalités du culte de la Première Alliance (le Temple, les sacrifices, etc.) avaient été préservées, mais qu'elles avaient été intériorisées : le Temple c'est le cœur du fidèle, la victime c'est lui-même qui doit s'offrir à la suite du Christ, etc. Dès lors, la richesse des prescriptions rituelles que l'on trouve dans la Loi ne doit pas signifier autre chose que ceci, pour le chrétien : elle indique la richesse et l'intensité du culte intérieur (moral et spirituel) qu'il doit rendre à Dieu. Et de même que tout dans la Loi mosaïque renvoyait au culte (extérieur mais aussi intérieur) rendu à Dieu, tout dans la pratique et la vie intérieure du chrétien doit être orienté vers ce culte.

- Ellul a beaucoup écrit sur l'éthique chrétienne, sa nature, sa spécificité, ses conditions, ses caractéristiques. Mais lorsqu'il s'agit d'entrer dans son contenu, il reproduit exactement le geste du Christ : il renvoie à la Loi. Il n'y a pas d'éthique chrétienne autonome, il y a la fidélité à la Loi, qui est l'alpha et l'oméga de la vie du chrétien.

22 avril 2026

Journal de lecture, avril 2026

« Son existence s'était passée là-haut, isolée du monde ; pendant plus de trente ans, il s'était privé de toute joie pour attendre l'ennemi et, maintenant que celui-ci arrivait enfin, maintenant, on le chassait. »

- Lu Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, avec intérêt. La situation à laquelle le roman se réfère a bien existé : ceux qui ont eu l'occasion de se promener dans l'arrière-pays niçois n'ont pas manqué de tomber sur des casernes abandonnées, vestiges de la fameuse (et inutile) ligne Maginot. On se représente alors très bien cette vie d'attente et d'ennui, de vide et de non-sens, la même exactement qui est décrite dans le roman. Texte d'une belle tenue, une certaine noblesse désabusée, sans affectation. Le sujet est celui de la vie gâchée, qui s'écoule entre les doigts : un beau jour on se retourne sur son existence, et l'on s'aperçoit qu'elle est derrière soi, et que l'on n'en a rien tiré. Thème récurrent, au vingtième siècle, des « promesses de l'aube », que l'on retrouve aussi chez Sartre et Beauvoir par exemple. Et comment en serait-il autrement, dans une perspective athée ? La marche du temps qui transforme l'avenir en passé entraîne forcément des amertumes de ce genre, la vie vécue n'est jamais au niveau de la vie rêvée et dont on pensait qu'elle nous était due. L'humanisme athée, en centrant tout sur le sujet individuel, sur la « vie vécue », ne peut pas aboutir à autre chose, et Sartre en est la meilleure illustration. Tout est différent dans la perspective classique, non-autocentrée, chrétienne, magnifiquement résumée par Jean-Paul II en une seule phrase : « La vie atteint son centre, son sens et sa plénitude quand elle est donnée » (L'Évangile de la vie, 51). C'est un renversement complet de la perspective. Mais voilà, le christianisme est disqualifié car réactionnaire, irrationnel, le monde moderne a préféré la lucidité désabusée de vieillards agnostiques : Duras, Beauvoir, etc. (avec l'alcool qui n'est jamais très loin d'ailleurs). Beau roman quoi qu'il en soit, très représentatif de la mentalité de toute une époque.

- Lu Magellan, de Stefan Zweig, avec plaisir et intérêt. L'intérêt passionné que l'auteur prend à son sujet suffirait à lui seul à rendre la lecture captivante. Cet enthousiasme est bien compréhensible : y a-t-il histoire vécue plus extraordinaire que celle de Magellan ? Quel autre être humain, dans l'histoire de l'humanité, pourrait se targuer d'avoir expérimenté ce qu'il a expérimenté, d'avoir accompli ce qu'il a accompli ? Perspective vertigineuse, qui nous entraîne bien loin de la morosité quotidienne. Idéologie post-nietzschéenne du « héros », très fréquente à cette époque (on la retrouve aussi chez Malraux, Saint-Exupéry, Hemingway, Montherlant, etc.), critiquée par Ellul dans sa somme qui vient de paraître, L'Éthique de la sainteté.

- Lu avec intérêt l'Initiation à saint Thomas d'Aquin, du dominicain Jean-Pierre Torrell, disparu récemment (en août dernier). Ce qui est émouvant (et assez enviable), dans cette vie de Thomas d'Aquin, c'est son absolue linéarité. Le dessein qu'il s'était fixé dans sa jeunesse, il l'a suivi jusqu'au bout, sans le moindre scrupule, le moindre détour, le moindre obstacle. Une adhésion si absolue à la révélation chrétienne d'une part, à la philosophie aristotélicienne de l'autre, et une si parfaite synthèse entre les deux, cela a de quoi laisser rêveur à notre époque de scepticisme généralisé. Que reste-t-il de cet univers des Universités médiévales, de la chrétienté, de cette émulation universelle à atteindre l'absolu ? Pour instructif qu'il soit, l'ouvrage est néanmoins un peu sec, un peu technique, et c'est sans doute la raison pour laquelle l'auteur a publié par ailleurs un Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel, qui se concentre exclusivement sur la doctrine mystique du docteur angélique.

- Lu le Projet de Constitution pour la Corse, de Jean-Jacques Rousseau, avec plaisir et intérêt. Idéal d'autonomie, d'autosuffisance, typiquement platonicien, et exprimé, comme toujours chez Rousseau, dans une langue superbe. Il est intéressant de noter que le platonisme de Rousseau est purement politique, pas du tout métaphysique (il partageait la philosophie sensualiste de toute son époque). Cela s'explique sans doute par le fait que l'influence platonicienne semble surtout s'être diffusée chez lui par l'entremise de Plutarque et de ses Hommes illustres, c'est-à-dire le versant moral du platonisme. Il y a toujours de la rhétorique chez Rousseau, et c'est ce qui le disqualifie à nos yeux, mais c'est sans doute un peu injuste.