Il peut n’être pas inutile de tenter de distinguer les différentes grandes phases spirituelles que l’humanité a connues au cours de son histoire.
A. La pensée traditionnelle
C’est la phase la plus longue et la plus ancienne. Elle précède l’invention de l’écriture, et d’une certaine manière elle est incompatible avec celle-ci. On en trouve des traces dans certaines œuvres orales comme l’Iliade et l’Odyssée, le Rig-Véda, les tragédies grecques. C’est la position par défaut de l’espèce humaine : rituelle, sacrale, patriarcale. L’ordre du monde y est maintenu par le rite, par le sacrifice. Il n’y a pas de distinction entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. La société est divisée en castes. L’essence du fils découle directement de celle du père, sans bifurcation possible. L’ordre du monde est fixe, stable, prévisible, cyclique. Il n’y a pas de névroses, mais pas de liberté non plus.
B. La révolution métaphysico-ascétique
Elle apparaît, un peu partout, aux alentours du VIe siècle av. J.-C, à une époque de crise, de désarroi universel et de remise en cause générale des structures traditionnelles. Étant le fait d’individus isolés, elle est profondément anti-institutionnelle, anti-patriarcale. L’individu s’autonomise, il cherche son essence non plus dans celle de son père et de sa caste, mais dans un principe supérieur, abstrait. C’est un mouvement intellectuel, qui accompagne la démocratisation et la sécularisation de l’écriture. Les individus s’affranchissent du dogme, ils cherchent à refléter en eux-mêmes l’harmonie de l’univers, à accorder le microcosme au macrocosme, ce qui passe à la fois par des pratiques ascétiques et par de hautes spéculations métaphysiques. Ce mouvement est illustré par Bouddha, Confucius, le taoïsme, Platon, les stoïciens, etc. Il donne lieu à une abondante et brillante production spéculative. C’est la naissance de la philosophie. À certains égards, c’est l’expression de la plus grande noblesse humaine, de la plus haute exigence morale (la morale en tant que telle étant justement une invention caractéristique de cette époque). Pourtant, si brillante qu’elle soit, elle reste le fait d’individus isolés, d’une élite, de marginaux : son message reste cantonné à l’utopie, il ne pénètre pas le peuple, il ne remet pas en cause les bases de la société, sinon sur le plan verbal. Dans les faits, c’est encore le paradigme traditionnel qui continue à s’appliquer, à déterminer les lois et la forme de la société.
C. La singularité judéo-chrétienne
C’est le paradigme biblique, exclusivement (Ancien et Nouveau Testaments). Il ne dialogue pas avec B, il l’ignore totalement, et entre en confrontation directe avec A. Il remet en cause radicalement le principe patriarcal (les liens familiaux n'ont plus d'importance, le seul père est le Père céleste), il détruit le système des castes, mais aussi et surtout l’identification entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. Issu d’un petit peuple du désert aux capacités littéraires hors-normes, il adopte la langue grecque au IIIe siècle av. J.-C. (Septante), puis inaugure une réforme universaliste au début de notre ère. Ce paradigme est une anomalie : il n’est assimilable à aucun autre modèle anthropologique. D’une très grande exigence lorsqu’il est pris au sérieux, il s’est maintenu de façon éparse jusqu’à nos jours, et a été systématiquement persécuté, quelles qu’aient été ses expressions, du fait de son anticonformisme constitutif et de son refus d’absolutiser le pouvoir temporel.
D. La philosophie chrétienne
La position de C était insoutenable, D est donc la tentative (forcément infidèle) de transcrire la singularité biblique dans le langage de B, celui de la philosophie. La méthodologie et la terminologie de B sont systématiquement récupérées. De ce fait, c’est tout le message biblique qui est dénaturé. Au lieu de l’abandon biblique à YHWH, on voit reparaître tous les éléments constitutifs de la révolte métaphysico-ascétique : la morale, la spéculation, l’assimilation de la vérité à la logique, etc. Saint Augustin est le principal représentant de ce qu’il faut appeler la « philosophie chrétienne », laquelle donnera naissance à ce que nous appelons le christianisme.



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