23 septembre 2026

Pourquoi je n’achèterai pas GTA VI : réflexions sur le divertissement populaire contemporain


Je discutais l’autre jour avec un ami esthète et mélomane.
« J’ai du mal à contenir mon impatience concernant GTA VI, lui dis-je. Encore huit semaines ! Et toi, comment fais-tu ? »
Mon ami garda un instant le silence, puis :
« Pour être tout à fait franc avec toi, me dit-il, je ne pense pas que j’achèterai ce jeu. Je vais t’expliquer pourquoi. D’abord il faut savoir que j’étais un grand fan des jeux Rockstar. J’avais acheté la Xbox 360 exprès pour GTA IV. Et je ne l’ai pas regretté ! J’avais adoré Red Dead Redemption et GTA V. Le basculement s’est en fait produit avec Red Dead Redemption II, sorti en 2018. Là c’était trop, trop de réalisme, trop d’immersion. Il fallait s’occuper de son cheval, le nourrir, le brosser, il fallait aller chez le coiffeur, chez le barbier, il fallait huiler son arme régulièrement, etc. Qu’est-ce que tout cela apporte en termes de plaisir de jeu, je te le demande. Il ne s’agit plus vraiment de jeu à proprement parler, mais d’expérience, d’immersion. Et là je ne suis pas. Je me souviens des jeux vidéo d’autrefois, difficiles, avec un vrai challenge. Quand on finissait Doom en mode ultraviolence à 100%, eh bien on était fier, cela peut sembler ridicule mais on avait le sentiment d’un accomplissement. Ce n'était pas donné à tout le monde... C’était encore plus le cas pour Warcraft II : finir la mission 14 avec les humains, après une série d'échecs, c'était très gratifiant, cela signifiait maîtriser les techniques du jeu, savoir mettre en place une stratégie gagnante, résister face aux assauts des dragons ennemis, en un mot c’était avoir un niveau bien au-dessus de la moyenne. On en ressentait une légitime fierté, même si vu de l’extérieur cela semble bien entendu dérisoire. Mais ce n’est plus du tout le cas avec les jeux Rockstar, qui sont moins des jeux que des sortes de films interactifs. Il n’y a aucun mérite à terminer GTA IV ou RDR II : il suffit de suivre le script, d’enchaîner les missions ; il n’y a pas de progression réelle de niveau, pas de différence tangible entre un débutant et celui qui a dépassé le millier d’heures de jeu. Jusqu’à GTA V cela me convenait. C’était un trip et je le vivais comme tel. GTA V répondait merveilleusement aux ressorts de la frustration de l’individu moyen moderne : après une journée de travail morose, riche de toutes les humiliations que la société réserve à l’homme moyen, rien de plus jouissif que de foncer en Porsche sur les routes de Los Angeles avec l’autoradio à fond, d’écraser les passants, de tirer sur les flics, de piloter un hélicoptère, de finir au strip club, etc. C’était la quintessence du dépaysement, la plongée à peu de frais dans le lifestyle d’un millionnaire californien. Red Dead Redemtion offrait la même chose avec l’univers du western, on se retrouvait dans Pour une poignée de Dollars de Sergio Leone, avec la liberté de mouvements en plus. Mais du point de vue purement vidéoludique, eh bien c’était très pauvre : aller d’un point A à un point B, tirer sur les ennemis, et recommencer indéfiniment. Ce que Rockstar vendait, ce n’était pas le plaisir vidéoludique, c’était l’expérience. Et à partir de Red Dead Redemtion II, c’est devenu trop : trop lourd, trop de paramètres, trop touffu visuellement, aux dépens de tout le reste, je n’en tirais plus une impression de défoulement mais presque de stress, avec ces dizaines d’opérations numériques que je sentais s’opérer à chaque seconde pour gérer la couleur du ciel, le vol des oiseaux, le comportement des PNJ, etc.
« Ce qui est significatif, c’est que ce constat ne se limite pas à l’univers du jeu vidéo. As-tu vu L’Odyssée de Christopher Nolan par exemple ? Eh bien fondamentalement, c’est le même principe : ce que vend L’Odyssée, ce n’est plus une œuvre d’art, c’est un trip, une expérience. Et de ce point de vue c’est réussi. On entend le crissement des cordages, le bruit des vagues, le sifflement des flèches. On assite à la prise de Troie. On croit y être. C’est une expérience. Mais on n’en retire rien, il n’y a aucune charge esthétique : l’ultra-réalisme, le vérisme dogmatique de Nolan l’ont conduit à présenter un univers d’une pauvreté absolue sur le plan architectural, ou sur celui des costumes. On a l’impression d’être en Ecosse au Moyen Âge. Et je peux comprendre Nolan : il ne fallait pas sortir le spectateur de son expérience, lui rappeler qu’il était face à une œuvre d’art, à quelque chose d’artificiel. Il fallait préserver l’immersion à tout prix. Mais dès lors tout cela change de statut : nous ne sommes plus face à une proposition esthétique, comme pouvaient l’être Jules César ou Cléopâtre de Mankiewicz, ou Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, mais plutôt dans une sorte d’attraction immersive, comme si nous étions pourvus d'un casque de réalité virtuelle qui nous plongerait dans l’histoire d’Ulysse.
« C’est là la fine pointe du paradigme cartésien qui caractérise la modernité : il n’y a plus que l’expérience qui compte. L’expérience justifie tout, elle détruit tout ce qui n'est pas elle. Il n’y a plus de contemplation esthétique, plus de difficulté vidéoludique : il n’y a plus que l’expérience qui met tout le monde au même niveau puisque le débutant vaut le joueur expérimenté, et que le béotien vaut l’esthète.
« Eh bien tout ce que j’ai appris concernant GTA VI va dans le même sens. Il faudra "gérer son couple", entretenir la relation avec Lucia pour qu’elle ne s’éloigne pas. Il faudra faire le plein d’essence. Il ne sera plus possible de voler n’importe quel véhicule du premier coup, ou de transporter autant d’armes qu’on le souhaite. Tout obéira à une série toujours plus nombreuse de paramètres. Mais bien entendu ce sera superbe, « photo-réaliste ». Cela reviendra à s'engager pour des dizaines d’heures dans une expérience scriptée, analogue en tous points à celle de millions d’autres joueurs, sans le moindre profit d’aucune sorte, pas même celui du délassement.
« Pour moi, l’apogée de Rockstar, c’est Red Dead Redemption. Le jeu est visuellement superbe, l'ambiance du Far West est magistralement rendue, mais il reste encore fluide, simple du point de vue du gameplay. GTA V est génial, très drôle, jubilatoire, et je conserverai toujours de la tendresse pour ce jeu qui m’a accompagné pendant plus de dix ans. Mais je vais en rester là. Je n’achèterai pas GTA VI. »

10 septembre 2026

Un oracle (2)



Dans la soirée du samedi 5 septembre 2026, saisi d’une intolérable angoisse à la pensée de la situation politique du pays, je sortis précipitamment de chez moi. J’errai longtemps dans les rues de la ville. Je perdis tous mes repères, et je finis par ne plus du tout savoir où je me trouvais. Dans un état d’égarement complet, je marchai, marchai, et les reflets des néons des vitrines se succédaient devant moi dans les flaques du trottoir. Peu après minuit, je levai la tête et je vis que je me trouvais dans le quartier chinois. Je déambulais tristement, sans but, sous les lampions luminescents. Au croisement d’une rue étroite, mon regard fut arrêté par une vitrine modeste : « Yi Jing. Oracles », y lisait-on sous d’indéchiffrables idéogrammes chinois. J’entrai craintivement, et je fus accueilli par un vieux mandarin à la mine patibulaire. « Que voulez-vous ? » me demanda-t-il. « L’incertitude politique actuelle m’empêche de dormir, lui dis-je. Je souhaite connaître l’avenir du pays. » Il m’examina un long moment en silence, puis me demanda mon nom. Après un nouveau silence : « Suivez-moi », finit-il par me dire.
Je le suivis au fond de la boutique obscure, derrière un rideau de perles, à travers les bocaux et les sacs d’épices. Nous nous assîmes de part et d’autre d’une vieille table ornée de motifs chinois, sur laquelle se trouvait un gigantesque exemplaire du I Ching, aux pages maculées de moisissure. Le vieil homme sortit d’une bourse trois pièces trouées et effectua le premier tirage. Il traça un long trait sur une feuille et murmura : « Yang, stable ». Il effectua un second tirage, traça deux traits brefs sur sa feuille et murmura : « Yin, mutant ». Il renouvela l’opération six fois en tout, puis consulta son exemplaire du I Ching d’un air impénétrable. Il prit ensuite une poignée de poudre verdâtre dans un sac et la jeta dans le feu de la cheminée. Une fumée épaisse s’éleva en volutes odorantes. Il prit une large écaille de tortue sur une étagère et la plaça au-dessus de la fumée. Il la retira au bout d’un moment et examina attentivement les traces noirâtres dessinées à sa surface. Il traça des signes sur sa feuille et consulta à nouveau le I Ching.
Au bout d’un long moment, il leva la tête vers moi et prononça les paroles suivantes d’une voix tremblante :
« Ténèbres ! Ténèbres ! Peur ! Peur ! Angoisse ! Quel tunnel de terreur s’ouvre devant notre pays ! Les gens auront peur, les gens mourront de peur ! À la fin, pourtant, l’ordre reviendra, le pays retrouvera la Voie. Une femme gouvernera. Je ne connais pas son nom. Ce sera une femme d’expérience, d'une grande sagesse. Elle viendra du sud, du sud-ouest. Ce sera une femme de gauche, d’une grande rectitude morale, proche du peuple. Elle aura un nom royal. Elle rendonnera espoir à la nation, et la dotera enfin d’une direction viable. Les démons apportés par l’homme de Hongrie seront exorcisés. Tout sera renouvelé. Il m’est impossible de voir au-delà. » Il se tut un instant, puis : « Allez-vous-en maintenant. Sortez. »
Le cœur rempli de frayeur, je sortis dans la nuit noire, tandis que les grondements du tonnerre se faisaient entendre à travers le rideau des nuages.

28 août 2026

Fragments, août 2026


- Ce qui a vieilli dans la narration de Dostoïevski, et qui rend la lecture difficile, c'est que ses personnages sont chargés de tout un passé qui pèse encore sur eux et qui détermine leurs actions. C'est évident pour Stavroguine ou pour Nastasia Philippovna par exemple. Dès lors, il y a tout un sous-texte dans chaque dialogue, dans chaque situation, avec des histoires d'abus, de blessures d'amour-propre, d'humiliations, de dettes pécuniaires, etc. Tout cela rend la lecture très gratifiante quand on saisit tous les non-dits, tous les sous-entendus psychologiques, mais la plupart du temps il faut reconnaître qu'on a le sentiment, à juste titre, de passer à côté d'une bonne partie des enjeux en présence. Le texte chez Dostoïevski n'est jamais transparent, il est toujours lourd d'une situation globale préexistante qu'il est bien difficile de saisir intégralement, d'autant plus qu'il a coutume de livrer les éléments vraiment capitaux et sordides (les viols, les abus sur mineures) de manière très elliptique, très concise, à la fois pour déjouer la censure et à des fins d'intensité dramatique (cf. Svidrigaïlov dans Crime et Châtiment, Stavroguine dans Les Possédés, etc.). D'un point de vue narratologique, il nous est devenu très difficile d'appréhender un texte ainsi « opacifié », nous sommes accoutumés à la pure transparence fonctionnelle de l'univers technicien. Le contraire de tout ceci, c'est la narration des grands classiques underground du cinéma américain des années soixante-dix : La Balade sauvage, Duel, Massacre à la tronçonneuse. Ces trois films sont remarquables en ce qu'ils tendent à l'abstraction : ils représentent des personnages sans passé, sans histoire personnelle, quasiment anonymes, plongés dans des univers visuels à la fois grandioses et horribles. Ils sont pleinement immergés dans le présent, dans la situation, il n'y a aucune déperdition de sens possible pour le spectateur, et c'est pour cela que l'expérience cinématographique offerte par ces trois films est si extraordinaire, si intemporelle, pour cela que ces trois films ont si peu vieilli. Il n'y a plus aucune pesanteur narrative, le cinéma, art technicien, rejoint la pure instantanéité, la pure impersonnalité de la technique.

- Qu'est-ce que le christianisme ? C'est incarner, rendre vivante une Loi. C'est exactement ce que fait Jésus tout au long des évangiles : il actualise la Loi selon les circonstances (le shabbat, etc.), ce qui donne lieu à toutes ces controverses avec les pharisiens. Mais il ne s'agit malgré tout là que d'un travail d'interprétation, d'incarnation, d'actualisation. Jésus n'apporte en lui-même rien de nouveau par rapport à la Loi : il ne fait que l'accomplir. C'est bien la Loi qui est première, et la tâche de tout chrétien devrait être de s'assimiler et de rendre vivante cette Loi, et donc avant tout de l'étudier à fond, comme Jésus lui-même en donne l'exemple du tout début jusqu'à la toute fin de son ministère. La Loi est la matière première, incontournable, originelle, en fonction de laquelle l'activité du chrétien peut s'exercer. Le christianisme est donc à la fois réceptivité (étude de la Loi) et créativité (actualisation toujours nouvelle de cette Loi).

- Toute la dialectique entre la Loi écrite et la Loi vivante n'a pas attendu Paul : elle est là dès l'Ancien Testament, par exemple chez Jérémie (« Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur », Jr 31, 33). Le prophète, dans l'Ancien Testament, n'est pas tant celui qui prédit l'avenir que celui qui actualise la Loi, qui discerne les modalités authentiques de l'accomplissement de la Loi dans les circonstances présentes.

- La Bible n'est jamais monologique. Historiquement, elle est toujours le fruit de la réunion de matériaux issus de courants différents. Dans l'Ancien Testament il y a l'école sacerdotale, l'école prophétique, l'école des chantres, etc. Dans le Nouveau Testament il y a l'école de Paul, celle de Jean, celle des synoptiques, etc. Le croyant est toujours confronté à des approches différentes et pourtant non-contradictoires, et c'est son travail, son travail propre, de les concilier et de les incarner à sa manière, qui est forcément unique.

12 août 2026

Entretien sur Platon



Comment as-tu découvert Platon ?
Le premier ouvrage de Platon avec lequel je suis entré en contact est l’Apologie de Socrate. J'ai dû le lire vers quinze ou seize ans, peu après avoir découvert Marc Aurèle et Épictète. J'ai retrouvé ce texte en terminale : nous en faisions une lecture suivie, en cours de philo. Cela m’intéressait, mais ce n’a pas été le coup de foudre. À l’époque j’aimais surtout la littérature, la poésie, je lorgnais vers Proust que j’ai effectivement lu après le bac. Deux ans plus tard, je suivais un cours d’esthétique à la fac, et j’ai lu Hippias majeur. Là j’ai été impressionné. Je baignais alors en plein wagnérisme, et j’ai senti quelque chose d’analogue à ce que l’on trouve chez Wagner, une puissance contenue, sûre d’elle-même, très ample, tout un univers. J’ai dû lire alors certains des premiers dialogues, Alcibiade, etc. Je me souviens d’avoir lu Le Banquet à l’été 2003, avec admiration. Mais je me cherchais encore à cette époque, je n’étais pas détaché de Schopenhauer par exemple. Le vrai basculement s’est fait en 2004, lorsque j’ai découvert Plutarque. Je raconterai cela une autre fois, mais cette découverte de Plutarque a été un tournant dans ma vie. Elle m’a donné une vision nette, une ligne directrice, elle m’a permis de me dégager d’un coup d’un certain nombre d’impasses dans lesquelles je sentais que m’enfonçais. Alors en parallèle j’ai lu Platon systématiquement, puisque c’est le même univers. J’ai lu Protagoras, Gorgias. Je me souviens que je lisais La République vers 2008, en plein sarkozysme. Et bout de quelques années j’avais tout lu, en finissant par Les Lois.

Pourquoi une telle exclusivité en faveur de Platon dans tes prédilections ?
Eh bien, comme je l’ai dit, je me suis cherché pendant un certain temps. De 1999 à 2001 j’ai lu La Recherche de Proust, une œuvre monumentale, et je l’ai lue avec beaucoup d’application, de minutie, avec un engagement total. Mais il s’avère que l’œuvre de Proust, son esthétisme décadent exacerbé, est foncièrement anti-naturelle, je dirais même malsaine. On ne peut pas asseoir une vie fonctionnelle sur Proust. Alors ensuite, pendant quelques années, j’ai cherché un substitut à Proust. J’ai lu Gide, qui est vraiment l’anti-Proust, notamment du point de vue du style. Mais malgré toutes ses qualités, l’œuvre de Gide est assez limitée, ce sont des éclats fragmentaires d’une personnalité insaisissable, même le Journal a cet aspect fragmentaire, elliptique. Tandis que Platon m’offrait tout, exactement tout ce que Proust ne pouvait pas m’offrir : une pensée très structurée, aussi saine qu’on peut l’imaginer, rationnelle et logique, un style empreint à la fois de sévérité attique et de malice socratique, etc. C’était l’auteur que je cherchais, qui me délivrait de la pesanteur et des brumes de Proust, de Schopenhauer et de Wagner.

N’était-ce pas également une manière de concilier la philosophie et la littérature ?
Exactement. Contrairement à Aristote par exemple, Platon est un vrai écrivain, doté d’un très sûr instinct d’artiste. Nietzsche l'a d’ailleurs bien senti. Dans son Cours sur Platon, donné à l’université de Bâle, il le décrit ainsi : « Comme écrivain, Platon est le prosateur doué par excellence : versatile au plus haut point, dominant tous les registres, le plus parfaitement cultivé de l’époque la plus cultivée. » On ne saurait mieux dire.

Tu avais d’ailleurs un projet d’essai sur Platon et Nietzsche je crois ?
Effectivement. De fait, on trouve beaucoup d’analogies entre Nietzsche et Platon. Ce ne sont pas de purs philosophes, l’un et autre voulaient être artistes dans leur jeunesse, Platon a écrit des tragédies, Nietzsche a composé des œuvres pour piano, des œuvres chorales. Ils ont été tous deux marqués par un mentor qui a fait bifurquer leur destinée : Socrate pour l’un, Schopenhauer pour l’autre. Ils n’ont jamais totalement réussi à se dégager de l’ombre d’un artiste de génie avec lequel ils ont bataillé tant bien que mal : Homère pour l’un, Wagner pour l’autre. La différence entre eux tient au fait que Platon en vieillissant n’attachait plus une très grande importance à l’écrit, ses instincts artistiques se sont complètement transmués en un idéal moral, tandis que Nietzsche est resté écrivain et esthète jusqu’au bout, il a fait le chemin inverse, il a répudié la morale au nom de l’art.

Quel est le chef-d’œuvre de Platon ?
Le Banquet est une œuvre unique. Je crois que c’est le seul texte dans l’histoire de l’humanité que l’on peut considérer à la fois comme un chef-d’œuvre absolu de la littérature et un chef-d’œuvre absolu de la philosophie. C’est une œuvre sans égale, la quintessence de l’esprit dionysiaque de la Grèce. Du point de vue strictement philosophique, il me semble qu’il y a quatre grands textes qui se détachent : Le Banquet, Phèdre, La République et le Phédon. Après avoir achevé ces dialogues, on sent que Platon considère qu’il a plié l’affaire, qu’il a terminé le game, qu’il est venu à bout du genre « dialogue philosophique ». Il était impossible humainement de faire mieux. Alors le reste de son œuvre est une série d’expérimentations, – Platon s’amuse, il s’aventure sur des territoires qu’il n’a pas encore explorés : la physique, la nature, la biologie avec le Timée, la métaphysique pure et dure avec le Philèbe et le Parménide, la législation et le droit avec Les Lois.

Pourquoi La République occupe-t-elle une place centrale dans l’histoire de la philosophie ?
C’est un ouvrage sans équivalent, parce qu’il est le seul à ma connaissance à établir avec une telle cohérence l’unité profonde qui existe entre la pensée politique, la morale individuelle, et la vérité métaphysique. C’est le fait d’avoir su réunir au sein d’une même démarche intellectuelle ces trois dimensions qui rend cet ouvrage unique et indépassable. Platon soutient que c’est en découvrant l’absolu métaphysique, en contemplant l’Idée du Bien, que l’individu pourra se gouverner lui-même, et que le gouvernement de la cité pourra s’établir de façon juste. Tout découle du même principe. C’est l’ouvrage le plus ambitieux de Platon, son magnus opus, et je crois qu’il en avait conscience.

Pourquoi Platon occupe-t-il une telle place dans l’histoire de la philosophie ?
Platon est central parce qu’il est le seul en Occident à illustrer de façon cohérente et construite ce que j’ai appelé ailleurs la « révolution métaphysico-ascétique ». Si l’on se tourne vers l’Orient, on trouve énormément de grands textes métaphysiques datant de l’Antiquité : les Upanishads, la Bhagavad-Gita, tout le canon pali du bouddhisme. Mais quel est l’équivalent occidental de la Bhagavad-Gita ou du Tao-tö king ? À part Platon il n’y en a pas. En Occident nous avons des épopées admirables, tout un corpus de tragédies, des historiens, des poètes, mais du point de vue de la spéculation métaphysique il ne nous reste que le poème de Parménide et les fragments d’Héraclite. Le Phédon de Platon, les passages métaphysiques de La République et des autres dialogues de Platon sont les seuls textes d’ampleur de notre continent qui peuvent faire pendant aux grands textes de la métaphysique orientale.

Quel dialogue de Platon conseillerais-tu à ceux qui souhaitent le découvrir ?
Pour une première lecture, je pense qu’il faut commencer par l’Apologie de Socrate. C’est une lecture très agréable, qui permet de se familiariser d’emblée avec la figure de Socrate. Après on peut lire Alcibiade, qui est l’archétype du dialogue socratique. D’un point de vue philosophique, Gorgias est incontournable, c'est l'apogée du style « socratique » de Platon. Et à un moment ou à un autre il faut bien finir par se frotter à La République. Je ne cite pas Le Banquet, qui est une lecture obligée de toute culture humaniste.

Platon a-t-il influencé ton écriture ?
Oui, sans le moindre doute. Le côté oral, « dialogique », de beaucoup de mes textes vient évidemment de Platon et du dialogue socratique.

Le charme Platon ne vient-il pas justement de son art du dialogue ?
Oui, indubitablement. Cela dépasse la seule question du style, qu’il maîtrise à la perfection, cela touche à la nature même de la pensée : chez Platon la pensée n’est jamais close, la vérité n’est jamais atteinte, le dialogue n’est jamais achevé. En cela il s’oppose foncièrement à Aristote. Et c’est une conception profondément optimiste : il y a un progrès continuel vers la vérité, il n’y a pas de blocage, pas d’impasse qui ne puissent être dépassés par la dialectique.

Y a-t-il un autre philosophe qui t’a marqué autant que Platon ?
Un seul, à savoir Kant. Mais ce sont deux cas complètement différents. Kant est parvenu à une maîtrise intégrale de son espace intérieur et mental, mais ce fut au prix de la suppression de toute la matière sensible de l’existence. Bien sûr c’est absolument fascinant, et la Critique de la raison pure et ses ouvrages sur le devoir moral sont les chefs-d’œuvre de la pensée moderne. Mais c’est un univers complètement éthéré, aseptisé. Platon, lui, embrasse et domine tous les styles, la totalité de l’existence, dans toutes ses dimensions.

Manque-t-il quelque chose à Platon ?
Eh bien, si Platon était le Bien et la vérité absolus, le monde serait devenu platonicien, et ce ne fut manifestement pas le cas. Contrairement à ce que j’ai cru d’abord, il n’est pas possible d’asseoir une existence entière sur le platonisme, cela reviendrait à se couper complètement des autres, à s’enfoncer complètement dans l’abstraction. Ce fut d’une certaine façon le chemin emprunté par Plotin et les néo-platoniciens. Non, il manque une dimension existentielle, interpersonnelle à l’œuvre de Platon. Et là je ne peux que renvoyer à la Bible, mais c’est un tout autre versant de ma personnalité.

Si la lecture de Jacques Ellul t’a tant marqué, n’est-ce pas parce que c’est un penseur complètement anti-platonicien ?
Oui, absolument. Ellul est l’anti-Platon, l’anti-Kant. Jusqu’à ce que je le découvre, je tendais à opérer une synthèse entre l’enseignement philosophique et spirituel d’une part, et le message de la Bible, du moins de certaines parties de la Bible, de l’autre. Après avoir lu Ellul c’est devenu impossible. Cela a été un choc pour moi, car jusqu’alors je considérais Platon comme un auteur éminemment sain, tandis qu’aux yeux d’Ellul Platon est l’incarnation d’une tendance extrêmement néfaste, ou du moins vaine, de la pensée humaine. Nietzsche est anti-platonicien, mais quelque part il parle encore le langage de Platon. Nietzsche admirait sincèrement Platon (il le qualifie de « plus beau produit de l'Antiquité  »), tandis qu’Ellul est anti-platonicien par toutes ses fibres, de tout son être. La lecture de ses essais fut extrêmement troublante pour moi.

En quoi Platon peut-il nous être utile aujourd’hui ?
Je ne pense pas que Platon puisse nous être « utile » en quoi que ce soit. Notre époque est obsédée par l’« utilité », elle appréhende tout sous cet angle uniquement, et c’est pourquoi elle ne sait plus jouir de l'existence. Platon est l’un des plus grands esprits qui ait existé, qui se soit exprimé, le fait qu’une telle œuvre ait pu être produite et nous parvenir en intégralité est un des plus grands miracles de l’histoire humaine. Je pense que cela justifie amplement l’intérêt que l’on peut y prendre. Du point de vue de l'histoire des idées, Platon représente l'inverse du subjectivisme cartésien dans lequel nous baignons tous. À cet égard, il peut représenter un antidote, orienter notre regard vers d'autres réalités. Platon nous rend libre en ce qu’il nous affranchit de tous les vains désirs qui étouffent l’homme moderne : soif de plaisir, de reconnaissance, de richesse, de stimulations extérieures en tous genres. Comme tous les grands auteurs, Platon nous recentre. À cet égard, son œuvre est un chemin privilégié vers cette autonomie sans laquelle il est difficile de trouver que la vie puisse avoir le moindre sens. Mais c’est un chemin, ce n’est pas le but.

29 juillet 2026

Fragments, juillet 2026



- François Bayrou, Alerte sur la France qui vient : Toute supériorité est comme diminuée, voire annulée, dès que celui qui en bénéficie en prend conscience : Bayrou conscient de sa lucidité, de son caractère et de son intelligence ; Cristiano Ronaldo conscient de son statut, etc. D'où le précepte de l'Évangile : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »

- Ce qui manque à Bayrou, c'est une certaine élégance naturelle, gidienne. Chez lui tout est volontaire, obtenu, un peu heurté. Bon sens paysan, plébéien. (Influence de Péguy sans doute).

- Nous vivons une époque au cours de laquelle le langage ne veut plus rien dire. C'est flagrant chez les jeunes. Ils oscillent perpétuellement entre frustration, ennui, stimulations sensorielles et émotionnelles, etc. Leur conception de la vie est purement sensible, expérimentale. Les connaissances abstraites, historiques, n'y ont aucune place. Le territoire est encore là, mais la carte a complètement disparu.

- Quels sont les sujets de préoccupation des gens, de tout le monde ? La famille, l'argent, le lendemain. Or c'est précisément de tout ceci que le Nouveau Testament nous prescrit de ne pas nous préoccuper.

- Artiste chrétien : Il est très difficile d'être à la fois chrétien et artiste. Le christianisme, comme la création, sont des tendances exclusives : l'un et l'autre requièrent un engagement total, une adhésion complète. Le fleuve de l'activité humaine doit être uni, il ne peut pas être partagé, sinon il perd sa signification et sa raison d'être. C'est de toute façon la tendance foncière de l'homme de se livrer à une passion unique, à un seul objectif. D'où le petit nombre de grands artistes chrétiens : il n'y a pas de Lovecraft chrétien, pas de Wagner chrétien par exemple. Les univers de Lovecraft et de Wagner sont fascinants précisément parce qu'ils sont aussi antichrétiens qu'on peut l'imaginer. Il y a Dostoïevski, mais toute son œuvre porte précisément la marque de la division, de la diffraction entre tendances inconciliables. Il reflète cette fracture que tout chrétien porte nécessairement en lui dans son rapport avec le monde. (D'un point de vue biblique, il est à remarquer toutefois que le Dieu de la Bible nous demande d'être créateurs à son image : il nous enjoint de « porter du fruit ». Mais il s'agit justement d'œuvrer dans le domaine de la Parole, du Royaume, dans le domaine circonscrit du Père, ce qui semble s'opposer à la poursuite de l'élaboration d'une œuvre parallèle, adventice, surnuméraire, comme paraît l'être dans cette perspective l'œuvre profane.)

- Utilité des humanités classiques : Si la catastrophe de 2007 a causé un tel sentiment d'horreur chez moi, c'est avant tout parce que je venais de passer trois ans à lire Plutarque. C'est là que l'on mesure, malgré tout, la pérennité de l'enseignement de ces humanités classiques : toutes les catégories platoniciennes employées par Plutarque (à commencer par la vérité, mais aussi la tempérance, la justice, etc.) ont été systématiquement violées en 2007, et si si peu de personnes s'en sont rendu compte, c'est parce que ce paradigme leur était complètement étranger, parce qu'elles n'avaient jamais ouvert Platon de leur vie, parce qu'elles baignaient dans cet univers télévisuel et émotionnel qui seul a rendu cette élection possible.